Sont-ils réellement les bienvenus à mon concert ?
- marietraube
- 18 mai
- 3 min de lecture
Il y a une semaine, je jouais au Temple de Peseux. Il s’agit d’un temple avec une acoustique très sympa et qui accueille régulièrement des concerts de musique classique. Nous, en revanche, on a toujours un peu de peine à faire venir du monde à nos concerts neuchâtelois alors on ne savait pas trop à quoi s’attendre ce soir-là.
Pour poser le cadre, il faut que je précise qu’il faisait anormalement chaud pour la saison et que j’étais venue au raccord en T-shirt et Birkenstock parce que j’essaie toujours de garder un maximum de confort avant le dernier moment.
Dans le temple, surprise : il faisait super froid. Mon violon, comme moi, était décontenancé face à ce changement soudain de climat et ne tenait pas accordé plus de quelques minutes… Alors, entre le raccord et le concert, nous avons décidé d’allumer le chauffage et d’ouvrir en grand la porte latérale qui donne sur une place sur laquelle jouaient quelques garçons avec un ballon.
Je reprends mon violon et entreprends de me délier encore un peu les doigts avant l’arrivée du public. Très vite, les 5 enfants viennent s’agglutiner devant la porte, intéressés. L’un d’eux me dit en secouant les mains dans un geste de retrait : “Je rentre pas, je suis pas chrétien”.
Je leur dis qu’ils sont les bienvenus, que nous ne sommes pas en train de préparer un événement religieux mais un concert.
“Un concert? Wahou! Mais c’est à quelle heure? Ça coûte combien? Je vais demander à ma mère !”
Le concert était gratuit jusqu’à l’âge de douze ans et ils en avaient onze. J’aurais trouvé si joli qu’ils finissent par venir nous écouter jouer du Schubert de leur propre initiative. Je ne saurai jamais si c’est en partie à cause de ce que représente le lieu dans lequel nous jouions qu’ils ne sont pas venus ou simplement un refus de leurs parents, mais cette expérience a rallumé en moi une réflexion qui m’habite depuis quelques années.
Pour des gens comme moi, ayant grandi entre le catholicisme détendu, le protestantisme chaleureux et un entourage pas si croyant que ça, c’est tout à fait normal d’aller au concert dans une église ou dans un temple. Il est absolument clair que ce n’est pas un acte religieux que d’y jouer car on a l’habitude des deux situations, on connaît les codes et on fait facilement la distinction.
En tant que musicienne professionnelle, la raison première faisant que nous nous retrouvons à jouer dans ces lieux m’est devenue évidente également : ce sont les seuls endroits qui nous accueillent pour des tarifs qui ne nous découragent pas directement (saviez-vous qu'un concert classique est rarement rentable, voire jamais si l'on voulait ne pas dépendre des subventions ?). La question de l’acoustique est plus complexe car, bien que les chœurs aiment y chanter, nous, instrumentistes, faisons souvent un compromis en y jouant. Entre une acoustique totalement sèche et une acoustique très large qui brouille nos traits et affecte l’équilibre de l’orchestre, nous choisissons... la seconde. De plus, sans vouloir "cracher dans la soupe", il s’agit le plus souvent d’endroits qui ne disposent pas de loges, ce qui complique également notre tâche car nous ne pouvons pas nous échauffer jusqu'au dernier moment ce qui serait justement nécessaire dans des lieux qui ont tendance à être froids et humides.
Alors, on fait le choix logique, le seul choix que l’on puisse faire sans prendre encore plus de risques financiers : on s’auto-produit dans un temple. Mais quel public espérons-nous toucher? Un public qui nous ressemble? Celui-ci sera présent, avec un peu de chance. Et les autres? Celleux qui n’ont ni l’habitude des concerts classique et à qui il ne viendrait jamais à l’esprit d’entrer dans un bâtiment représentant une (autre) religion, quelle est la probabilité de leur faire découvrir nos concerts?
Ce jour là, j'ai très vite chassé ces pensées de ma tête pour me concentrer sur l’instant présent : mes partenaires musicales, les quelques personnes présentes qui semblaient ravies d’être là, mon corps qui allait requérir tout mon courage pour me transporter du début à la fin de ce concert très physique, mon violon et les émotions de La Jeune Fille et la Mort… Urgence, injustice, incertitude, insouciance, déchirement, dépouillement, pureté, acceptation, divinité. Quel voyage! Je ne le regrette pour rien au monde. Je ressens une profonde reconnaissance d’être dans cet instant-là.
“Merveilleux!”
Ce mot, répété plusieurs fois par plusieurs personnes, me réchauffe le cœur. Et cet homme qui était venu de Zürich avec toute sa famille pour fêter son anniversaire avec moi : les larmes dans ses yeux à la dernière note du concert ont donné du sens à tout cela.
Les petits garçons ne sont pas venus... Mais moi, je suis allée au bout de l’expérience avec celles et ceux qui ont bien voulu la partager avec moi.
Commentaires