Santé du musicien

Le tabou des problèmes d'audition: comment prévenir, puisqu'on ne peut pas guérir?

De nombreux musiciens souffrent de pathologies plus ou moins graves de l’audition, et pourtant nous n’en entendons que rarement parler. Pourquoi ce tabou au sein des orchestres? Est-ce qu’une blessure à l’oreille peut être vue comme une faiblesse? Personne n’a envie de regarder la réalité en face: la musique, notre passion, est un métier à risque.

 

Quels sont les risques?

 

Nous avons tous déjà entendu parler de gros accidents à l’orchestre: un musicien perd l’ouïe suite à un coup de trompette assassin à moins d’un mètre de sa chaise. Mais certaines blessures viennent à l’usure et sont souvent synonymes de fatigue et de stress. À force d’écouter du « bruit » plusieurs heures par jour, l’oreille se fatigue et nous envoie des signaux de ras-le-bol sous forme d’acouphènes ou d’hyperacousie. C’est sa manière à elle de souffrir. Dans les cas les moins grave, les symptômes sont passagers. Parfois, ils deviennent réellement handicapants. L’hyperacousie est en fait un éblouissement sonore: tout comme lorsque vous ouvrez vos volets le matin et ressentez un choc car vos yeux n'étaient pas préparés à autant de luminosité, les oreilles peuvent être éblouies par un éclat sonore inattendu (ou même attendu). Des sons banals comme le bruit des couverts posés sur la table ou un éternuement deviennent pénibles, voire insupportables. C’est là l’ironie du sort: le musicien ne supporte plus le son de son propre instrument!

 

Lorsque ces blessures dégénèrent jusqu’à la diplacousie (distorsion des sons perçus), les acouphènes permanents ou la perte de certaines fréquences, on ne peut que regretter de ne pas s’être protégé et envisager un autre métier. Mais encore faut-il savoir de quoi se protéger et comment.

 

À quoi devrait-on faire attention?

 

Nous pouvons supporter des sons en-dessous du seuil de tolérance (80dB) pendant 8 heures par jour. À partir du moment où l’on perçoit des sons à un volume plus élevé, la durée recommandée diminue. Avec un instrument comme le violon, je peux recevoir jusqu’à 120 décibels* dans l’oreille gauche en jouant fort. Je dois donc adapter mes heures de pratique durant la journée et réserver des périodes de silence pour permettre à mes oreilles de se régénérer. Mais il faut également penser à tous les autres sons auxquels nous nous exposons quotidiennement, en particulier les formats de type mp3 qui sont extrêmement fatigants pour l’oreille car ils ne lui laissent aucun moment de répit: les sons sont compressés et nous parviennent comme un flot continu.

 

Parce qu’on n’y pense pas toujours, voici une liste des choses qui peuvent vous fatiguer:

 

  • écouter de la musique en format mp3 et avec des écouteurs intra auriculaires qui ne bloquent pas le bruit extérieur

  • écouter la radio/des podcasts en voiture ou dans le train

  • regarder la télévision, des séries ou des vidéos sur YouTube

  • sortir dans les bars et en boîte de nuit (rester moins longtemps et porter des bouchons)

  • travailler dans un orchestre

  • donner des cours d’instrument ou de chant

  • pratiquer la musique dans une pièce très petite ou qui résonne beaucoup

 

Les solutions:

 

Il est indispensable pour tout musicien participant à des projets d’orchestre ou pratiquant plusieurs heures par jour de se faire faire des bouchons sur mesure. Le type de filtre à viser est un filtre qui diminue toutes les fréquences de la même manière (afin de ne pas déformer le son) et qui diminue le volume de 9 à 12 décibels. (Pour aller en boîte il vous faudra quelque chose de bien plus fort!)

 

Et sinon, reposez-vous dès que possible!

 

Notre rôle d’enseignant:

 

Il me tient à cœur de briser le tabou autour des oreilles et d’encourager toute campagne de prévention dans les conservatoires et écoles de musique de Suisse. Faites venir des intervenants dans vos classes, soyez attentifs au ressenti de vos élèves (car il est possible qu’ils n’aient pas tous la même sensibilité auditive) et surtout préparez-les à l’orchestre en leur expliquant qu’il n’y a aucune honte à porter des bouchons ou à demander des écrans de protection sonore, en particulier lorsqu’on est assis devant les vents.


 

*Le piège des décibels

Si l’on place le seuil de tolérance sur une longue durée à 80 décibels, vous pensez peut-être que le volume de la musique à votre soirée, par exemple à 89 décibels, ne constitue pas une différence si dramatique. Mais attention, à chaque fois que l’on ajoute trois décibels sur l’échelle, on double en fait l’intensité sonore! Je vous laisse faire le calcul! C’est pourquoi des protections qui réduisent l’intensité sonore de 9 décibels peuvent déjà faire une grande différence.


 

Un dernier conseil:

Vous pouvez utiliser un décimètre en téléchargeant une application sur votre smartphone afin de contrôler la puissance sonore qui vous arrive en permanence. Placez-le près de vos oreilles et jouez votre concerto préféré!

Marie Traube - février 2018